D’où vient le griffonia ? Portrait d’une plante africaine singulière
Le griffonia (Griffonia simplicifolia) est une liane arbustive originaire d’Afrique de l’Ouest, que l’on retrouve notamment au Ghana, en Côte d’Ivoire, au Togo ou encore au Nigeria. Elle pousse de manière spontanée en lisière de forêts, dans les savanes boisées et parfois en bord de route. Rien de très spectaculaire à première vue : un arbuste pouvant atteindre 3 mètres de haut, aux tiges ligneuses et aux feuilles vert vif.
Ce qui fait la particularité du griffonia, ce sont surtout ses graines, contenues dans de grosses gousses vertes qui deviennent brunâtres à maturité. Ces graines sont naturellement très riches en 5-HTP (5-hydroxytryptophane), un précurseur direct de la sérotonine, souvent surnommée – un peu abusivement – « hormone du bonheur ».
Dans les compléments alimentaires européens, ce sont justement ces graines qui sont utilisées et standardisées en 5-HTP. Mais sur place, en Afrique de l’Ouest, la plante est traditionnellement employée de manière beaucoup plus large : feuilles, tiges, écorce, parfois racines… Nous y reviendrons.
Vous l’aurez compris : le griffonia est d’abord une plante médicinale de tradition africaine, avant d’être un « ingrédient tendance » des boutiques de bien-être occidentales.
Une “huile essentielle” de griffonia… mythe ou réalité ?
On voit de plus en plus, sur internet, des produits vendus comme « huile essentielle de griffonia » pour la détente, le sommeil ou l’humeur. Problème : en aromathérapie, il n’existe pas, à ce jour, d’huile essentielle de griffonia reconnue, décrite dans les grandes références scientifiques ou utilisée de manière structurée par les professionnels.
Pour comprendre pourquoi, il faut rappeler ce qu’est, au sens strict, une huile essentielle :
- c’est le distillat obtenu par distillation à la vapeur d’eau ou expression à froid (pour les agrumes) d’une plante aromatique ;
- elle est composée majoritairement de molécules volatiles (monoterpènes, sesquiterpènes, esters, etc.) ;
- elle est, par nature, très concentrée et puissante, utilisée en gouttes.
Le griffonia, lui, n’est pas une plante aromatique au sens classique. Ses composés les plus recherchés (comme le 5-HTP) sont non volatils. Ils ne se retrouvent donc pas dans une véritable huile essentielle obtenue par distillation. Autrement dit, même si on distillait du griffonia, on n’obtiendrait pas une huile essentielle riche en 5-HTP… puisque ce composé ne « monte » pas avec la vapeur d’eau.
Alors, que sont ces « huiles essentielles de griffonia » qu’on trouve en ligne ? Dans la très grande majorité des cas :
- soit il s’agit d’une huile végétale ou macérat huileux de griffonia (graines mises à macérer dans une huile, puis filtrées), rebaptisé de manière abusive ;
- soit d’un mélange d’huiles essentielles relaxantes (lavande, mandarine, etc.) associé à un argument marketing sur le griffonia, parfois sans que la plante soit réellement présente ;
- soit d’un produit mal étiqueté, issu de fabricants peu rigoureux.
On est donc davantage dans le flou marketing que dans la vraie aromathérapie. Si vous cherchiez une huile essentielle pour profiter des effets du griffonia sur l’humeur ou le sommeil, il est important de savoir que ce n’est pas sous cette forme que la plante est traditionnellement ni scientifiquement utilisée.
Les principaux procédés d’extraction du griffonia
Plutôt que de « l’huile essentielle de griffonia », on devrait parler d’extraits de griffonia. Voyons les formes les plus courantes, et comment elles sont obtenues.
Récolte et préparation des graines
Traditionnellement, les gousses sont récoltées lorsque les graines sont arrivées à maturité, puis mises à sécher au soleil. Les graines sont ensuite dégermées, nettoyées et séchées de nouveau pour atteindre un taux d’humidité très bas (important pour éviter le rancissement et la moisissure).
Dans l’industrie des compléments alimentaires, ces graines sèches sont ensuite :
- broyées en poudre fine ;
- ou transformées en extraits standardisés (par exemple à 25 % ou 50 % de 5-HTP).
Extraction hydro-alcoolique ou par solvants
Pour obtenir des extraits riches en 5-HTP, on utilise le plus souvent :
- des solvants hydro-alcooliques (mélange eau + alcool) ;
- parfois des solvants organiques, dans des procédés plus poussés.
Ces solvants permettent de dissoudre sélectivement les composés recherchés dans la matrice végétale, puis ils sont évaporés pour ne laisser qu’un extrait sec ou semi-solide. C’est à partir de cet extrait qu’on fabrique les gélules ou comprimés.
Le 5-HTP étant une molécule non volatile, ce type d’extraction est cohérent avec son profil chimique. Là encore, rien à voir avec une huile essentielle.
Extraction au CO₂ supercritique
Certains fabricants spécialisés utilisent une extraction au CO₂ supercritique. Ce procédé, plus technique, consiste à porter le dioxyde de carbone (CO₂) à un état intermédiaire entre liquide et gaz, lui permettant d’agir comme un solvant « propre ».
Avantages :
- pas de résidus de solvants organiques ;
- bonne préservation de molécules sensibles à la chaleur ;
- profil d’extraction parfois plus « large ».
Inconvénient : c’est une technologie coûteuse, donc réservée aux produits haut de gamme. Là encore, le résultat est un extrait concentré, pas une huile essentielle au sens aromathérapeutique.
Macérats huileux et “huiles” de griffonia
On peut également trouver des macérats huileux de griffonia : des graines ou parties de la plante sont mises à macérer dans une huile végétale (souvent tournesol, sésame ou autre huile neutre), pendant plusieurs semaines, à l’abri de la lumière. Le mélange est ensuite filtré.
Ce type de préparation donne une huile :
- lipophile (aimant les graisses) ;
- qui peut contenir certains composés du griffonia, mais très peu voire pas de 5-HTP, car cette molécule est plutôt hydrophile (soluble dans l’eau).
Ces macérats peuvent être utiles en usage cutané ou massage, dans une approche globale de relaxation, mais ils ne correspondent pas à l’usage principal du griffonia en supplémentation orale.
Pourquoi il n’existe pas de véritable huile essentielle de griffonia
En résumé :
- le griffonia n’est pas une plante riche en molécules volatiles aromatiques ;
- son intérêt principal (5-HTP) se situe dans la fraction non volatile, donc non distillable ;
- il n’est pas décrit de chémotype d’huile essentielle de griffonia dans les grandes références d’aromathérapie ou de pharmacopées.
Parler d’« huile essentielle de griffonia » est donc, aujourd’hui, scientifiquement infondé. On est plutôt face à des extraits, des poudres, ou des macérats. Ce détail de vocabulaire a son importance, car il conditionne les effets attendus, les dosages et les précautions d’emploi.
Usages traditionnels du griffonia en Afrique de l’Ouest
Avant que le griffonia ne soit encapsulé en gélules pour « booster la sérotonine », il faisait déjà partie de la pharmacopée traditionnelle de plusieurs peuples d’Afrique de l’Ouest. Les usages varient selon les régions, mais on retrouve des constantes.
Les parties de la plante utilisées traditionnellement incluent :
- les feuilles : décoctions, cataplasmes ;
- les tiges : parfois mâchées comme bâtons à frotter pour l’hygiène buccale ;
- l’écorce : préparations contre certaines douleurs ou infections ;
- les graines : utilisées de multiples façons.
Les usages traditionnels rapportés (avec de fortes variations locales) concernent :
- des troubles digestifs (vomissements, diarrhées, parasitoses) ;
- des douleurs et états inflammatoires ;
- certains troubles de la peau (plaies, infections cutanées) avec usage externe ;
- l’humeur et le sommeil, mais pas toujours comme indication principale.
Ces pratiques se basent avant tout sur l’observation empirique et la transmission orale, et non sur des essais cliniques randomisés. Néanmoins, elles ont inspiré la recherche moderne sur le griffonia.
Dans les villages, on ne parle ni d’« huile essentielle » ni de « taux de 5-HTP », mais de décoctions, de poudres, de mixtures. La plante s’inscrit dans un contexte global de soin : alimentation, rituels, environnement social. Ce rappel est important pour ne pas réduire le griffonia à une simple « pilule de bonheur » occidentalisée.
Comment le griffonia est utilisé aujourd’hui en phytothérapie
En Europe, le griffonia est surtout connu comme complément alimentaire oral destiné à soutenir :
- l’humeur (en cas de baisse de moral légère à modérée) ;
- le sommeil (difficultés d’endormissement, sommeil fragmenté) ;
- la gestion des pulsions alimentaires ou grignotages, notamment le soir.
On le trouve principalement sous forme de :
- gélules de poudre de graines ;
- extraits secs standardisés en 5-HTP (souvent entre 25 et 50 %) ;
- plus rarement, en gouttes (extraits liquides).
Le principe : en apportant du 5-HTP, on soutient la synthèse de sérotonine, puis de mélatonine (hormone du sommeil) dans l’organisme. Mais cette vision est simplifiée :
- la sérotonine n’agit pas uniquement sur l’humeur, mais aussi sur la digestion, la vasoconstriction, etc. ;
- une part importante de la sérotonine est produite dans l’intestin, pas seulement dans le cerveau ;
- le 5-HTP dépasse plus facilement la barrière hémato-encéphalique que le tryptophane, mais cela reste individuel.
Autrement dit, tout ne se résume pas à « plus de 5-HTP = plus de bonheur ». C’est précisément pour cette raison que le griffonia doit être utilisé avec discernement, surtout en cas de traitement médicamenteux déjà en place.
En usage externe, certains praticiens utilisent des macérats huileux de griffonia en massage dans des protocoles de relaxation plus globaux. Dans ce cadre, on mise davantage sur le toucher, le rituel et l’association avec d’autres plantes (lavande, millepertuis en usage local, etc.) que sur un effet « pharmacologique » fort du griffonia via la peau.
Précautions d’emploi et points de vigilance
Parce que le griffonia agit sur la voie sérotoninergique, il ne s’agit pas d’une plante « anodine » à prendre à la légère. Quelques points clés, à connaître avant toute utilisation, surtout à dose prolongée :
- Interaction avec les antidépresseurs : en particulier les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS), les IRSNa, les IMAO ou certains anti-migraineux (triptans). L’association peut théoriquement augmenter le risque de syndrome sérotoninergique. Avis médical indispensable.
- Grossesse et allaitement : données insuffisantes de sécurité. Par principe de précaution, le griffonia est généralement déconseillé.
- Enfants et adolescents : là encore, prudence maximale. Usage réservé au cadre médical ou spécialisé, si usage il y a.
- Terrain psychiatrique : en cas de trouble bipolaire, épisode maniaque, schizophrénie ou autres pathologies psychiatriques, pas de griffonia sans suivi étroit d’un psychiatre. Toute plante modulant la neurotransmission peut potentiellement déstabiliser un équilibre fragile.
- Affections digestives : le 5-HTP peut, chez certaines personnes, entraîner nausées, diarrhées ou inconfort digestif. Il est souvent conseillé de débuter à faible dose et de l’associer à un repas léger.
- Automédication sur dépression sévère : le griffonia ne remplace pas un suivi médical. En cas de tristesse profonde, idées noires, repli majeur, il est prioritaire de consulter un professionnel de santé.
En pratique, l’utilisation du griffonia devrait toujours être envisagée :
- sur une durée limitée (quelques semaines à quelques mois, avec pauses) ;
- en accord avec votre médecin ou pharmacien, surtout en cas de traitement en cours ;
- dans le cadre d’une approche globale : hygiène de vie, sommeil, gestion du stress, alimentation.
Comment s’y retrouver en tant que consommateur ?
Entre les « huiles essentielles de griffonia », les gélules de 5-HTP et les tisanes « bonne humeur », il y a de quoi se perdre. Quelques repères simples pour faire le tri.
Sur l’étiquette, vérifiez toujours :
- le nom latin : Griffonia simplicifolia ;
- la partie utilisée : idéalement les graines ;
- la forme d’extrait : poudre de plante entière, extrait sec, extrait standardisé (et à quel pourcentage de 5-HTP) ;
- la mention exacte : « huile essentielle », « huile végétale », « macérat huileux », etc.
Si vous voyez « huile essentielle de griffonia » sans autre précision, ni référence sérieuse d’aromathérapie, posez-vous les questions suivantes :
- Est-ce vraiment une huile essentielle obtenue par distillation ?
- Ou plutôt un macérat huileux présenté de manière approximative ?
- La marque fournit-elle une fiche technique, un profil chimique, une origine traçable ?
Privilégiez les fabricants qui :
- indiquent clairement les procédés d’extraction utilisés ;
- fournissent des analyses (par exemple sur la teneur en 5-HTP) ;
- ne promettent pas monts et merveilles sur le plan psychologique (« antidépresseur naturel garanti », etc.).
Et surtout, gardez en tête que le griffonia, sous quelque forme que ce soit, ne remplacera jamais :
- un sommeil suffisant et régulier ;
- une alimentation équilibrée (avec suffisamment de protéines, de magnésium, de vitamines du groupe B) ;
- un minimum de mouvement physique ;
- un accompagnement émotionnel quand il est nécessaire.
En résumé, le griffonia est une plante africaine au potentiel intéressant, mais à replacer dans une démarche globale, éclairée et prudente. L’« huile essentielle de griffonia » telle qu’on la voit parfois mentionnée relève plus du raccourci marketing que de l’aromathérapie rigoureuse. Mieux vaut s’appuyer sur les formes et les usages documentés, et se faire accompagner par un professionnel de santé ou un phytothérapeute formé, plutôt que de suivre aveuglément les promesses des fiches produit.
